jeudi 29 août 2013

VALENTINE GOBY - KINDERZIMMER

RESUME :
“Je vais te faire embaucher au Betrieb. La couture, c’est mieux pour toi. Le rythme est soutenu mais tu es assise. D’accord ?
– Je ne sais pas.
– Si tu dis oui c’est notre enfant. Le tien et le mien. Et je te laisserai pas.
Mila se retourne :
– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?
– La même chose que toi. Une raison de vivre.”
En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plus de quarante mille femmes. Sur ce lieu de destruction se trouve comme une anomalie, une impossibilité : la Kinderzimmer, une pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent une jeune femme survit, elle donne la vie, la perpétue malgré tout.
Un roman virtuose écrit dans un présent permanent, quand l’Histoire n’a pas encore eu lieu, et qui rend compte du poids de l’ignorance dans nos trajectoires individuelles.
«D’abord, il y eut cette rencontre, un jour de mars 2010 : un homme de soixante-cinq ans se tient là, devant moi, et se présente comme déporté politique à Ravensbrück. Outre que c’est un homme, et à l’époque j’ignorais l’existence d’un tout petit camp d’hommes non loin du Lager des femmes, il n’a surtout pas l’âge d’un déporté. La réponse est évidente : il y est né. La chambre des enfants, la Kinderzimmer, semble une anomalie spectaculaire dans le camp de femmes de Ravensbrück, qui fut un lieu de destruction, d’avilissement, de mort. Des bébés sont donc nés à Ravensbrück, et quoique leur existence y ait été éphémère, ils y ont, à leur échelle, grandi. J’en ai rencontré deux qui sont sortis vivants de Ravensbrück, ils sont si peu nombreux, et puis une mère, aussi. Et la puéricultrice, une Française, qui avait dix-sept ans alors. C’était un point de lumière dans les ténèbres, où la vie s’épuisait à son tour, le plus souvent, mais résistait un temps à sa façon, et se perpétuait : on y croyait, on croyait que c’était possible. Cette pouponnière affirmait radicalement que survivre, ce serait abolir la frontière entre le dedans et le dehors du camp. Envisager le camp comme un lieu de la vie ordinaire, être aveugle aux barbelés. Et donc, se laver, se coiffer, continuer à apprendre, à rire, à chanter, à se nourrir et même, à mettre au monde, à élever des enfants ; à faire comme si. J’ai écrit ce roman pour cela, dire ce courage fou à regarder le camp non comme un territoire hors du monde, mais comme une partie de lui. Ces femmes n’étaient pas toutes des héroïnes, des militantes chevronnées, aguerries par la politique et la Résistance. Leur héroïsme, je le vois dans l’accomplissement des gestes minuscules du quotidien dans le camp, et dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humain, qui est de ne pas mourir avant la mort. Mila, mon personnage fictif, est l’une de ces femmes. Kinderzimmer est un roman grave, mais un roman de la lumière.»
Valentine Goby


MON AVIS :
Un roman fort, poignant, émouvant, d’un grand réalisme, mais en même temps empli de lumière, d’espoir, d’amour.
Grâce à l’écriture de Valentine Goby, nous voici à la place de Myla, jeune femme enceinte déportée, et nous vivons avec elle.
On y découvre l’horreur et les difficultés rencontrées pour les femmes, déportées, enceintes, quelles sont les « organisations » effectuées pour faire du troc, s’embellir, nourrir son enfant.
En effet dans cette noirceur, un endroit est source d’espoir et de lumière parmi ces ténèbres : la Kinderzimmer ou nurserie, où les petits malheureusement décèdent en nombre, faute de soins et de nourriture. 
Le cœur déchiré, on suit Myla et sa force de vaincre, sa rage d’’avancer vers la liberté, ses faiblesses, son effroi et son ahurissement devant la réalité des personnes atteintes de graves maladies, laissés à l’abandon, à la douleur, à la mort, les nouveaux -nés qui deviennent prématurément des vieillards… 
Avec force détails : les bébés dont le nez est rongé par les rats, le pus, la typhoïde, les dysenteries,  le cœur déchiré, nous assistons impuissants à ces massacres,  nous vivons  avec Myla, Georgette, Terasa, Violette et toutes les autres femmes qui s’entraident pour survivre. 
On cherche de quoi nourrir les bébés, de les habiller, les câliner, rester auprès d’eux, car les bébés donnent un sens à chacune et permettent d’espérer en des jours meilleurs, quand on sait qu’ à chaque instant, tout peut basculer. 

On se raccroche à des faits, pour se donner du courage, aller de l’avant, comme le chien qui ne mord pas Myla, ce qui la motive à aller plus loin. 
On y comprend que la nurserie, cette anomalie dans un camp de la mort,( d’ailleurs on se pose la question si d’autres Kinderzimmer ont existé ou était-ce la seule ?)  est une lueur d’espoir, une lumière allumée, qui montre que l’humanité et l’amour est toujours possible, malgré la contradiction du présent, les chambres à gaz, les nouvelles déportées, les nouvelles mortes, les faux espoirs. 

Lecteurs, vous êtes prévenus, à peine commencée la lecture de Kinderzimmer, on est jeté dans la peur, l’anéantissement, l’abandon, mais aussi la résistance, l’instinct de survie, l’espoir, amené par ces bébés, ces petits d’homme, qui représentent un avenir.
On y ressent l’instinct de mère et les affres de la douleur qui vont avec, comme Myla, en se demandant quelle aurait été notre réaction face au fil du destin ? Comment se vit la maternité dans de telles conditions ? 
Pour marquer le réalisme, l’auteur a choisit son ton, c’est celui de la dureté, de la réalité vécue, que des enfants nés à Ravensbrück et ayant survécu, ont décrit lors de rencontres et dont le livre leur est dédié. 

La couverture, quant à elle est magnifique, un  landeau  tout seul dans un champ, une atmosphère sombre, emplie de fumée,  de la tristesse mêlée d’espoir, en font une représentation vivante de ce qui attend le lecteur en plongeant dans cette histoire de l’Histoire, qui permet de se représenter et  de vivre ce que Myla a vécu. 

C’est donc un roman de l’Histoire, de ses heures sombres, qui avec la force du romanesque permet au lecteur de comprendre profondément l’horreur vécue. 
En un mot, n’hésitez pas, lisez le !

Je remercie beaucoup Chroniques de la Rentrée Littéraire et les éditions Actes Sud, qui m'ont permis cette belle découverte de la rentrée littéraire 2013 !

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